Des roches, de l’eau et des dauphins.

Petite histoire des grands dauphins de l’Île de Sein

 

 

Les dauphins de la Chaussée de Sein présentent  des caractères très spécifiques : des effectifs faibles et un domaine d’activité très restreint. Le premier point permet un suivi individualisé de chaque animal, le second facilite les observations.

Le corollaire de cette situation privilégiée est que les résultats obtenus ici ne seront peut-être pas généralisables à d’autres groupes de dauphins. Mais ça c’est une autre histoire …

 

 

Le domaine des dauphins

 

 

L’Île de Sein et sa Chaussée

La magie de l’Île de Sein surgit de son écrin, un océan prodigue et brutal, qui l’a faite vivre  et qui un jour l’ensevelira.

Tout autour: des roches, des écueils, des grumeaux du continent qui se noient dans les flots, que courants et tempêtes rongent sans relâche, que les marées révèlent avant de les engloutir à nouveau. C’est la Chaussée, la Chaussée de Sein.

Mais, jetons un coup d’œil sur le site de MarineTraffic ( https://www.marinetraffic.com/ ). Ce site vous renseigne sur la position de bateaux (équipés d’un AIS) sur toutes les mers du globe. Cliquez et zoomer sur cet amas de roches, de galets et de sable, situé à la pointe Ouest de la Bretagne, dans le prolongement de la pointe du Raz, au bout du monde, la dernière « terre » avant la Statue de Liberté.

Maintenant comptez les bateaux présents au voisinage immédiat de l’île : il n’y en a pas, ou si peu …

Voilà, tout est dit. Ce n’est plus chez nous. Et c’est là que la tribu des dauphins de Sein s’est  trouvé un domaine, son domaine. En fait, c’est sous l’eau que ça se passe avec une diversité incroyable de paysages sous-marins concentrés sur une poignée d’arpents: au Nord, les fonds tombent tout de suite à trente puis quarante mètres puis plus encore, à l’Est, passé le Pont des Chats, c’est le Raz de Sein qui, s’il ne constitue pas une barrière pour les dauphins aguerris, reste un obstacle pour les plus jeunes ; au Sud la pente et la navigation se font plus douces, et enfin, à l’Ouest, les écueils finissent par s’espacer avant de laisser place à l’océan sans fin.

Et au centre de tout ça, des roches séparées par des chenaux, des hauts-fonds, des rivières de courant et des champs de laminaires: une oasis de calme à marée basse où chaque écueil représente un danger pour le navigateur mais aussi une protection pour les plus jeunes dauphins et une marque de leur territoire et, à marée haute, par forts coefficients et forte mer, un enfer bouillonnant où la houle, sans relâche, balaye la roche, où le vent bouscule les cormorans et l’écume des vagues, les fous de Bassan, où les poissons se terrent au pied des tombants et les dauphins recherchent l’abri d’un récif qui pourra, un moment, protéger les plus jeunes de sa furie.

Pour les dauphins, jours après jours, le ciel s’enfonce entre ces roches avant de remonter et libérer les aux torrents d’eau qui ramèneront le poisson.

 

Moi j’dis que la mer n’a pas l’même gout,

Selon comment qu’on la regarde

Moi j’dis que la mer n’a pas l’même gout,

Vue par en dessus, ou par en dessous

D’après « Point de vue » (Martine Merri - Jean Arnulf)

 

 

Une tribu, des groupes et des individus

 

Les grands dauphins se seraient sédentarisés dès le début des années 1980, voire un peu avant, autour de l’Île de Sein, dans la Chaussée. Petit à petit les effectifs se sont étoffés pour atteindre une bonne trentaine d’individus, un peu plus si l’on utilise des critères d’appartenance à la tribu plus souples.

L’accroissement de ces effectifs se fait essentiellement par les naissances et tout à fait à la marge par l’intégration de mâles adultes. (L’intégration de femelles n’a pas été documentée.)

 


 

 

La tribu

Trouver une définition de la tribu qui fasse consensus reste une gageure. Néanmoins, afin d’étendre cette notion aux dauphins de l’île de Sein nous en soulignerons quelques aspects: un isolement relatif, le droit du sang (les dauphins observés dans la chaussée y sont très majoritairement nés) ainsi qu’une culture spécifique. Ces trois aspects, intimement liés, caractérisent la tribu de Sein.

Un isolement relatif

La tribu la plus proche est celle de Molène. Les premières études menées par le Parc Marin n’ont pas permis d’observer la présence de dauphins de Sein au milieu du groupe de Molène et vice-versa.

Le droit du sang

La plupart des dauphins de Sein sont nés dans la Chaussée. Ils ont longtemps constitué un groupe homogène. Les observations permettaient d’observer régulièrement une bonne partie de ces dauphins plus ou moins réunis. À présent ce groupe s’est scindé en deux entités aux frontières poreuses et éphémères.

Lorsqu’un dauphin étranger rend visite à ses congénères de la Chaussée, l’hospitalité n’est pas de règle. Mais ces intrusions sont relativement rares et les observations pas assez nombreuses pour en tirer des conclusions définitives. Il semble cependant que les dauphins issus de la tribu et qui s’en sont éloignés avant que d’y retourner soient acceptés beaucoup plus rapidement que les autres.

Notons aussi qu’un grand mâle suffisamment puissant peut aussi s’intégrer par la force.

 

Une culture spécifique

Les techniques de chasse :

Ces particularités et la spécificité sous-marine de la Chaussée ont imposé aux dauphins qui fréquentent ces eaux des techniques de chasse adaptées à cet environnement exigeant.

Les scènes de chasse au cours desquelles des dauphins entourent un banc de poissons en plein océan ne sont pas observées sur la Chaussée. Il s’agit probablement d’une des raisons pour lesquelles les dauphins de Sein n’ont pas un besoin impératif de chasser en groupe. Dans le même sens, les plongeurs qui fréquentent les dauphins solitaires auront remarqué que ceux-ci ne sont pas moins gras que leurs collègues de la tribu. Et, durant la belle saison, lorsqu’un de ces dauphins familier interrompt ses interactions avec un plongeur pour se nourrir, la durée de la partie de chasse reste étonnamment courte. Le dauphin peut revenir au bout de quelques minutes avec un mulet entre les dents (Zafar), ou balancer des bars sur un ponton (Jean Floc’h en Espagne) pour aider (ou ridiculiser ?) un pêcheur à la ligne en difficulté.

 

Avant d’attaquer véritablement les techniques de chasse des dauphins dans la Chaussée, nous soulignerons que les fonds sont relativement pauvres en poissons sédentaires, le terrain de chasse étant probablement trop restreint pour renouveler le stock et fournir une alimentation suffisante à la tribu. La chasse s’oriente donc essentiellement vers le poisson de passage : maquereau, mulet, bar etc.

Chasse en surface : Les dauphins sont beaucoup plus rapides que leurs proies. Mais celles-ci misent sur l’agilité et l’esquive. Les dauphins redoublent donc de puissance pour profiter de l’effet de surprise. Le groupe est assez dispersé et la chasse se manifeste donc pour les explosions d’écume, des jaillissements insensés qui alternent avec des périodes de calme.

Chasse synchrone au fond : Les dauphins se regroupent en surface le temps reprendre leur souffle puis plongent et disparaissent de trente secondes à une minute, avant de reprendre leur manège. Il semble donc que la chasse en groupe soit un avantage pour ce type d’activité.

Chasse en rivière : Pour des raisons qui ne sont pas totalement élucidées, les meilleurs spots de chasse, pour les ligneurs comme les dauphins, sont les rivières de courant. La Chaussée est balayée par des courants, éminemment variables en fonction du coefficient, de la marée (flot/jusant), et de la hauteur d’eau qui active ou bloque certains canaux dans lesquels vont s’engouffrer de manière éphémère ces veines de courant. Lorsque les conditions sont réunies, les dauphins investissent les lieux et s’installent dans ces rivières de courant bouillonnantes. Là, progressant à contre-courant, stationnaires sur le fond, ils attendent leurs proies.

 

Lorsque celles-ci se présentent, les plongeurs décrivent une activité sonore intense. En surface, ce sont des jaillissements et des sauts acrobatiques destinés à surprendre le poisson comme le « saut de chasse » au cours duquel le dauphin focalisé sur sa proie tente un retournement aérien pour fondre sur sa proie dans une direction imprévisible. Au cours de cette manœuvre il n’est pas rare que deux dauphins (voire plus) se percutent en l’air.

 

Le saut de chasse se caractérise par une sortie d’eau verticale, un retournement aérien

et une rentrée très proche du point de sortie.



L’apprentissage :

Une autre spécificité se manifestera dans l’encadrement des plus jeunes dauphins et par conséquent dans la transmission de cette culture spécifique. Dans la Chaussée les plus jeunes dauphins sont très majoritairement observés à proximité des roches et dans des fonds de moins de 10 / 15 mètres. Au contraire, les dauphins aguerris, parfois même dès leur troisième année, s’affranchissent de ces contraintes. Il semble que ce phénomène ait contribué à la séparation de la tribu en deux groupes aux frontières assez floues il est vrai.

Les dauphins ne sont pas des poissons. Ce n’est pas un scoop mais cette inaptitude à « respirer » sous l’eau est à l’origine d’un encadrement particulier au cours duquel la mère et les tantes familiarisent progressivement les plus jeunes dauphins avec l’apnée. Cet apprentissage limite le périmètre du delphineau au « petit bain » : des fonds modestes et une proximité avec des roches abri. Une surveillance rapprochée est aussi de mise. Avec le temps ces contraintes s’estompent et les jeunes ont à cœur de montrer qu’ils peuvent faire « comme les grands » : accéder au « grand bain », avec de « la tasse 1» et des courants qui peuvent blanchir la surface jusqu’à en interdire l’accès aux « perd la vie2 ».

1 : Y a de la tasse : expression de plongeur : il y a du fond.

2 : Un « perd la vie » est une modeste embarcation dont l’usage ne devrait se limiter qu’aux plans d’eau très protégés.

 

La protection

                Les dauphins sont des prédateurs situés en bout de chaîne alimentaire (si on exclut le rôle des hommes). Dans le cas des Grands Dauphins de l’île de Sein, les fonds de la Chaussée, parsemés d’écueils, ne permettent pas la pêche au chalut, piège mortel pour nombre de leurs congénères. Le dauphin ne semble donc pas avoir de prédateurs et les exterminations intentionnelles massives de l’homme (homo sapiens) sont révolues sur nos côtes.

 


 

Les profils

Les dauphins sont comme nous, ils se caractérisent par une très grande variété de comportements. Nous passerons en revue un certain nombre d’entre eux pour définir un profil associé. La liste n’est pas limitative et au sein même d’un profil, on pourra distinguer des variations importantes.

Le pilier

Certains dauphins, sont pratiquement toujours observés au sein du groupe principal. C’est très généralement le cas des femelles allaitantes. Plus rarement, ce comportement peut se retrouver chez un mâle qui reste attaché à sa tribu d’origine, voire qu’il a rejoint avec succès. Les mâles massifs sont un gage de sécurité pour le groupe.

La « nounou »

Une femelle ayant déjà mis bas et élevé son enfant peut se révéler une aide précieuse dans la surveillance ou la protection des plus jeunes. Cette assistance est même primordiale lorsqu’une mère allaitante doit s’éloigner de son bébé pour se nourrir par exemple. Cette aide maternelle sera appelée « nounou ». De par sa fonction, ce sera naturellement un pilier du groupe.

Le « franc-tireur »

Tous les dauphins ne sont pas des piliers du groupe. Comme chez beaucoup de mammifères, les mâles sont appelés à quitter le groupe. Ils sont donc probablement moins enclins à assumer un rôle de pilier. Mais cette indépendance relative peut également se manifester chez des femelles atypiques.

Le franc-tireur s’éloigne donc régulièrement du groupe, soit seul soit au sein d’un tout petit groupe, pour chasser par exemple. Et il y retourne rapidement au bout de quelques heures.

Le « voyageur »

Nous arrivons maintenant à un stade supérieur d’indépendance vis-à-vis du groupe. Le dauphin « voyageur » s’éloigne du groupe pour des périodes nettement plus longues et qui se mesurent en semaines voire en mois. Pour un jeune mâle, le départ peut être définitif. Dans ce cas, il sort du champ de notre étude.

Le « visiteur »

Si un certain nombre de dauphins issus de la tribu de Sein voyagent, on observe de même des dauphins qui passent par la Chaussée au cours de leurs pérégrinations.

Parmi ceux-là, on pourra distinguer des vielles connaissances ayant quitté le groupe de la Chaussée de Sein et des dauphins d’origine extérieure. Pour ceux-là, l’intégration* est plus qu’une formalité et nous n’avons pas observé d’intégration se prolongeant davantage que quelques années.

*intégration : un dauphin est considéré comme intégré lorsqu’il est observé avec une grande régularité  au milieu du groupe (et non en bordure), y compris lors des activités de chasse.

Le « retraité »

Le « retraité » est un ancien pilier du groupe qui, petit à petit s’en est éloigné pour le quitter. Nous reviendrons plus loin sur cette spécificité.

F. Delfour, dans son ouvrage "Dans la peau d'un dauphin" présente un phénomène analogue observé chez les dauphins captifs (à ceci près que le dauphin ne peut pas quitter sa prison).

Le dauphin atypique

        Un dauphin atypique n’entre dans aucune des catégories précédentes … ou en déborde largement. Comme Paloma, très indépendant tout en étant parfaitement intégré au groupe.

        Nous profiterons de ce paragraphe pour revenir sur le curriculum vitae de Dony, le dauphin solitaire de la Mer d’Iroise.

 

 


 Le plus ancien des dauphins solitaires de France. Dony, alias Randy, alias George outre-Manche est donc un dauphin atypique parmi les atypiques.

« Observé pour la première fois, en avril 2001 en Irlande, il a ensuite été localisé en Angleterre, en Belgique et en Hollande ainsi que sur une bonne partie du littoral Atlantique Français. » (Réseau Cétacés). A présent, ce dauphin, rangé des voitures, se déplace beaucoup moins et ne dépasse plus que rarement les limites de la Mer d’Iroise ou de la rade de Brest.

Il a depuis longtemps dépassé son pic d’interaction avec les plongeurs. Il semble encore apprécier ses anciennes relations, particulièrement les nageuses/plongeuses … ou les chiens.

 

 


Ses manifestations les plus énergiques concernent cependant les bouées de mouillage qu’il prend un malin plaisir à maltraiter, imitant en cela son ancien compagnon Jean Floc’h.

 

Mais revenons à l’Île de Sein. Au début des années 2010 Dony a fréquenté régulièrement la Chaussée de Sein jusqu’à intégrer le groupe … et l’entraîner à la rencontre du plongeur ! Puis l’instinct de solitaire a repris le dessus, Dony s’est éloigné de ses nouveaux compagnons. Si le dauphin poursuit ses incursions dans la Chaussée, il ne fréquente plus les mêmes territoires de chasse que le groupe.

Son attrait pour les bateaux demeure et Dony apprécie toujours la tranquillité des eaux du port de Sein pour ses périodes de repos et ses bouées de mouillage qui semblent remplacer la présence rassurante de compagnons dans ces instants de moindre vigilance.

Il lui arrive donc de rencontrer assez régulièrement Paloma, un autre dauphin du groupe de Sein qui peut lui aussi fréquenter les eaux du port, même s’il est beaucoup plus souvent observé dans l’avant-port.

 

Une vie de dauphin

 

 

Pourquoi quelques « grands dauphins » se sont-ils installés dans la Chaussée de Sein dans les années 70 ou 80 ? Le territoire de chasse est exigu et les courants comme les roches, omniprésents. Comment élever les plus jeunes dauphins dans un environnement aussi inhospitalier ? Et d’où venaient-ils ? Toutes ces questions resteront probablement sans réponse.

Aujourd’hui, la tribu est solidement installée. Elle comporte une petite quarantaine d’individus qui ont su s’adapter aux conditions très particulières de la Chaussée de Sein.

Parmi les grands dauphins, on a l’habitude de distinguer les dauphins du large, les bohémiens de l’Océan, des dauphins côtiers qui se sont sédentarisés.

Les dauphins de la tribu de Sein sont donc des dauphins côtiers qui néanmoins se distinguent de leurs collègues par plusieurs points. Citons d’abord l’extrême faiblesse des leurs effectifs, une petite quarantaine d’individus. Leurs voisins immédiats, évoluant autour de l’Île de Molène, seraient une centaine et plus loin, en Manche les effectifs se compteraient par centaines. Puis notons que l’appellation de côtier pour un dauphin de Sein est discutable. Ce sont des dauphins côtiers … isolés en mer dans un coin si mal pavé que peu de bateaux s’y aventurent.

Les dauphins de Sein constituent une tribu : sous la houlette des mères, ils partagent un territoire et une culture, le tout étant intimement interdépendant.

Venons-en à la vie d’un dauphin dans la tribu de la Chaussée de Sein. Schématiquement (et abusivement) nous diviserons cette existence en quatre étapes : la prime enfance, la jeunesse, l’âge adulte et la retraite.

La prime enfance

Curieusement, la naissance peut survenir à n’importe quelle période de l’année. Et le delphineau est directement propulsé dans le grand bain. Il lui faut immédiatement apprendre à respirer en milieu hostile et le savoir-faire de sa mère ne sera pas de trop pour venir à bout de cette première étape. Rapidement, on le verra suivre sa mère, calé juste en dessous dans un premier temps. A l’occasion, lorsque celle-ci doit se nourrir par exemple, une nounou pourra prendre le relai.

 


 

Les deux ou trois premières années, le jeune dauphin présente une robe plus claire qui, outre sa taille réduite, le distingue de ses cousins plus âgés. En grandissant, il développe plus d’indépendance et, selon son caractère ou selon les circonstances (une nouvelle naissance par exemple) il pourra commencer à s’éloigner de sa mère pour partager avec "les grands" les jeux d’étrave et les acrobaties.

Cependant cette période, qui semble l’image même du bonheur au sein de la tribu, est la plus incertaine. La mortalité y est catastrophique jusqu’à l’âge de quatre ans à partir duquel le delphineau semble tiré d’affaire. Cette surmortalité ne serait pas liée aux conditions climatiques que l’on rencontre au cours de la mauvaise saison et le suspect numéro un reste l’infanticide lié au passage de mâles étrangers à la tribu comme le dauphin Ysengrin qui voit sa présomption d’innocence fortement compromise. En éliminant les delphineaux encore à l’allaitement, la mère redevient attractive sexuellement et accessoirement les risques de consanguinité restent contenus. Un plus reproductif donc.

 


 

 

Certaines mères en arrivent à s’éloigner du groupe avec leur jeune delphineau pour jouer la carte de l’isolement. Des fois ça marche.

 La jeunesse

Au fur et à mesure de leur développement, les jeunes s’étoffent. Parallèlement, ils gagnent en indépendance toujours dans une débauche d’énergie. Bientôt, ils devront se coltiner avec la réalité d’une vie de dauphin : les premiers coups … et les premières marques. Le delphineau, qui était identifié par la proximité qu’il entretenait avec sa mère, devient un dauphin à part entière et perd son statut de dauphin « lisse » pour passer à celui de dauphin « marqué ».  C’est, à la louche, entre  trois et sept ans que cette transition se produit. Bien qu’il existe de nombreuses exceptions, on s’attend à ce que les mâles soient plus profondément marqués que les femelles. Et surtout que ces marques soient plus régulièrement renouvelées.

 


 

Les femelles deviennent adultes un peu plus tôt que les mâles. Elles ont vocation à rester plus longtemps dans leur groupe d’origine alors que les mâles pourront se regrouper et s’éloigner progressivement du groupe des femelles … ou pas ! En quittant le groupe, ils limitent les risques de consanguinité pour leur future descendance, mais en restant au contact du groupe des femelles, on peut penser qu’ils jouent un rôle actif dans la protection des plus jeunes. Et cette protection est cruciale …

L’âge adulte

La maturité sexuelle se produit vers dix ans, voire moins pour les femelles. Celles-ci semblent rester très majoritairement au sein du territoire qui les a vues naître. Elles seront donc les gardiennes de la tradition et assureront sa transmission aux nouvelles générations.

Chez les mâles, la maturité sexuelle se produirait un peu plus tard. Une nouvelle vie commence pour ceux qui ont fait le choix du départ.

Pour ceux qui restent au sein du groupe, différentes options se présentent, pour les mâles comme pour les femelles.

Les piliers du groupe préfèreront rester au contact de leurs congénères et tisser d’étroits liens sociaux avec des partenaires privilégiés.

Les francs-tireurs pourront se la jouer d’une manière plus indépendante en s’éloignant pour des courtes périodes, soit seuls soit en tous petits groupes. Ils pourront ainsi exploiter des zones de chasse dans lesquelles les mères rechignent à entraîner leurs jeunes pas assez aguerris pour affronter  les courants les plus violents.

Les voyageurs franchiront une étape supplémentaire en quittant la Chaussée pour plusieurs jours ou même plusieurs semaines.

La retraite

Curieusement, nous avons observé chez des dauphins piliers de la tribu depuis la nuit des temps (les années 2010), mâles comme femelles, une désaffection assez rapide de leur implication et un passage d’un mode de vie extrêmement social et actif au sein du groupe à une existence beaucoup plus solitaire, en marge de celui-ci.

En se penchant sur la durée des intervalles de temps durant lesquels ces dauphins ne sont plus aperçus, l’hypothèse la plus probable est qu’ils quittent la Chaussée pour n’y revenir qu’à l’occasion saluer leurs collègues et retrouver brièvement la place qu’ils ont quittée.

Les « retraités » sont donc d’anciens « piliers » du groupe qui, avec l’âge, sont devenus « voyageurs » avant de passer sous les radars. Les dauphins se cachent-ils pour mourir ?


 

La journée d’un dauphin

 

 

Les dauphins de Sein répartissent leur temps entre prospection/chasse et repos. Les interactions, de toutes sortes interviennent pendant les périodes de prospection/chasse. Dans cet exercice, nos dauphins ont développé une culture ou un savoir-faire particulièrement adapté à la Chaussée.

LA CHASSE EN RIVIÈRE

Cette chasse ressemble beaucoup à la pêche que pratiquent les ligneurs du Raz de Sein. Une pêche spectaculaire et à hauts risques, car elle se pratique dans les eaux les plus agitées et les courants les plus violents ; c’est là que se trouve le poisson, notamment le bar, et c’est là qu’il « travaille », c’est-à-dire qu’il mord à l’hameçon. Mais cette pêche est extrêmement exigeante, c’est le salaire de la peur. À l’instar du dicton qui concerne les pilotes, on pourrait dire : il n’y a pas de bons ligneurs, il y a seulement des vieux ligneurs.

La chasse en rivière, c’est la chasse de référence pour les dauphins de notre tribu. Dès la fin du flot, les dauphins se rassemblent à proximité de leur spot favori. Ils attendent. Bientôt la renverse. La Manche et la Mer du Nord vont se vider en submergeant les roches de la Chaussée. Puis quelques têtes de roches vont apparaître en forçant les eaux dans les rivières de courant qui ne tardent pas à devenir un champ de bataille bouillonnant en s’engouffrant entre les cailloux.

 


 

Les dauphins y nagent à contre-courant, pratiquement stationnaires sur le fond. Ils attendent … Puis soudain la chasse commence, les dauphins jaillissent verticalement hors de l’eau en se bloquant sur leur caudale tout en tournant sur eux même de façon à mener leur attaque dans une direction imprévisible. 

 



Les plongeurs qui ont eu le privilège d’assister à cet événement mentionnent une intense activité sonore associée à cette phase de chasse.

Puis le courant s’essouffle comme nous nous approchons de la renverse. La rivière s’assagit et les dauphins vont quitter cette rivière qui n’offre plus d’intérêt.

Les rivières de flots ne concentrent pas de façon aussi violente les courant, aussi sont-elles moins prisées par les dauphins.

LA CHASSE « CLASSIQUE »

Si la chasse en rivière n’a pas suffi à le rassasier, le groupe partira en prospection, par exemple autour de l’Île. Il traversera certaines zones sans même s’y arrêter. Dans d’autres, la troupe s’éparpillera en quête de nourriture, soit en chasse au fond, soit en surface dans un jaillissement éblouissant d’écume.

Ces deux types de chasse s’effectuent dans des fonds relativement modestes, souvent moins de dix mètres de fond. Certains groupes de jeunes ou les francs-tireurs peuvent exploiter des zones avec plus de courant ou plus de fond, hors de portée des tout jeunes dauphins du groupe principal.

Du fait de cette limitation en profondeur, toute une frange de la chaussée reste inexploitée par les dauphins.

LES INTERACTIONS

Il n’est naturellement pas possible de faire une liste exhaustive des interactions existantes entre les dauphins. Tout au plus pouvons-nous en présenter quelques-unes.

Interactions avec les bateaux :

En général, les dauphins adorent se placer dans l’étrave du bateau. Plus le bateau est rapide, plus l’attrait est important. Les plus joueurs seront comme d’habitude les plus jeunes … même pas peur. Les images recueillies à l’aide d’une caméra sous-marine placée à l’étrave montreront que les nounous doivent parfois éloigner ceux-ci d’une position qu’elles jugent trop risquée.

Et naturellement, lorsque le groupe décide de s’éloigner du bateau pour entamer une période de repos, ce seront encore les plus jeunes les derniers à quitter l’étrave pour se résigner à la triste sieste.

Interactions entre dauphins :

Nous ne prétendons pas pouvoir décrypter toutes les interactions entre les dauphins de Sein. Loin de là ! Les rares que nous commenterons interviennent souvent au cours des phases de déplacement.

Les dauphins semblent avoir le sens de l’humour puisque ces mêmes caméras sous-marines d’étrave ont montré que certains pratiquaient le « croche queue », version  dauphin du « croche-patte ». Une poussée du rostre dans la caudale d’un dauphin déséquilibre sa progression.

Les interactions à caractère sexuel seront soupçonnées chaque fois qu’un dauphin montre son ventre blanc de façon répétitive.

Interaction  avec les plongeurs :

Les interactions avec les plongeurs sont rares, les conditions dans lesquelles on peut plonger en toute sécurité n’étant que rarement réunies. Et naturellement, il n’est pas question d’aller à la rencontre des dauphins, mais bien de leur laisser la possibilité d’approcher en comptant sur leur curiosité.

Là encore, ce seront les plus jeunes les plus hardis … même pas peur. Le plongeur pourra observer un passage rapide d’un petit groupe compact de jeunes dauphins qui disparaîtra rapidement. L’exercice ne devra pas être trop souvent répété sous peine de lasser la curiosité de l’animal.

LE REPOS

Pour les phases de repos, le groupe privilégie la tranquillité. Sa progression ralentit et devient erratique, dans un secteur abrité du courant. Tout le groupe ? Et bien non, les plus jeunes ne prisent pas particulièrement cette absence d’activité et prolongeront au maximum le contact avec le bateau d’observation avant de se résoudre à retrouver le groupe. « J’ai pas sommeil ».

 


 

Et voilà que s’achève notre petite incursion dans la tribu de Sein. Petite incursion qui pose plus de questions qu’elle n’en résout.

Y a encore du boulot et tant mieux!

 




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